Le marché des outils de design d’interface n’a jamais été aussi agité. Depuis la tentative de rachat de Figma par Adobe — finalement bloquée – et la montée des inquiétudes autour de la confidentialité des données, de plus en plus de designers cherchent à s’affranchir des solutions propriétaires.
Pourquoi quitter Figma pour une solution open source ?
Prix, restrictions et rachat par Adobe
Figma a longtemps joui d’une image de générosité : plan gratuit accessible, interface fluide, communauté active. Mais cette époque est révolue.
Depuis 2023, les restrictions du plan gratuit se sont considérablement durcies : limitation à trois projets, impossibilité de récupérer des fichiers en mode éditeur au-delà d’un certain seuil, dépendance complète à l’infrastructure cloud. Le plan payant démarre à 15 $ par éditeur et par mois, et la facture grimpe vite pour les équipes avec des besoins d’administration avancés.
Pour un freelance qui gère plusieurs projets en simultané, cela devient une réalité budgétaire difficile à ignorer.
L’annonce du rachat par Adobe en septembre 2022 pour 20 milliards de dollars a agi comme un électrochoc dans la communauté. Même si la Commission européenne a finalement bloqué la transaction en décembre 2023, la méfiance s’est installée durablement. Beaucoup de designers ont compris que Figma n’est pas à l’abri d’une future acquisition – avec tout ce que cela implique en termes de changement tarifaire ou de suppression de fonctionnalités gratuites.
Souveraineté des données et vendor lock-in
Il y a une question de fond souvent sous-estimée : celle de la propriété réelle de vos données. Avec Figma, tous vos fichiers résident sur des serveurs tiers, majoritairement aux États-Unis, soumis au droit américain et notamment au Cloud Act. Pour les structures travaillant avec des données sensibles – secteur public, santé, finance, défense – cette dépendance n’est tout simplement pas acceptable.
Le vendor lock-in est l’autre versant du problème. Les fichiers Figma utilisent un format propriétaire. Si demain la plateforme ferme ou modifie ses conditions, migrer devient un exercice douloureux.
Concrètement, l’open source répond à ces deux enjeux : vous gardez le contrôle de vos données, vous pouvez héberger vous-même votre environnement de travail, et vous n’êtes jamais à la merci d’une décision unilatérale.
Les critères pour choisir un outil de design open source
Fonctionnalités de conception, prototypage et handoff développeur
Choisir un outil ne se résume pas à cocher des cases. Il s’agit d’évaluer dans quelle mesure l’outil va s’intégrer à votre manière de travailler. Je distingue trois niveaux d’exigences fonctionnelles :
- Conception vectorielle : manipulation de formes, gestion des composants, systèmes de design, grilles, variables de style. Sans ces fondamentaux, pas de design sérieux.
- Prototypage : la capacité à lier des écrans, définir des transitions et simuler des interactions sans écrire une ligne de code. Cela vous permet de valider un parcours utilisateur avant de le soumettre à l’équipe de développement.
- Handoff développeur : un bon outil doit permettre aux développeurs d’extraire facilement les spécifications CSS, les mesures et les assets exportés. Si cette étape génère des allers-retours chronophages, toute l’équipe en pâtit.
Collaboration, self-hosting et compatibilité multiplateforme
La collaboration en temps réel est devenue un standard depuis que Figma l’a démocratisée. Aujourd’hui, c’est un critère éliminatoire pour les équipes, même de petite taille.
Le self-hosting est en revanche un critère différenciant propre au monde open source. Pouvoir déployer l’outil sur votre propre infrastructure – serveur dédié, VPS ou cloud privé – est un avantage considérable en matière de conformité RGPD. Cela vous permet également de reprendre le contrôle total de vos données sensibles.
Enfin, la compatibilité multiplateforme (Windows, macOS, Linux) reste un facteur à ne pas négliger, notamment dans les environnements techniques où Linux est omniprésent.
Penpot : la principale alternative open source à Figma
Fonctionnalités clés et positionnement face à Figma
Penpot s’impose aujourd’hui comme la référence incontestée parmi les alternatives open source. Développé par la société espagnole Kaleidos, le projet est entièrement open source sous licence MPL 2.0, avec un développement actif, transparent et soutenu par une communauté grandissante.
Ce qui distingue Penpot, c’est son approche native du web. Là où Figma utilise des formats propriétaires, Penpot base ses fichiers sur des standards ouverts : SVG pour les formes vectorielles, CSS pour les styles. Cela vous permet de produire des fichiers interopérables, lisibles et portables – un avantage considérable pour les équipes soucieuses de la pérennité de leurs assets.
En pratique, Penpot offre aujourd’hui un ensemble complet de fonctionnalités :
- Édition vectorielle complète avec composants, variantes et bibliothèques partagées
- Prototypage avec transitions, animations et liens entre écrans
- Mode inspection (handoff) pour extraire le code CSS directement
- Collaboration en temps réel avec curseurs multi-utilisateurs
- Grilles CSS et système de layout Flex intégrés nativement dans l’interface
Ce dernier point représente un vrai bond en avant. Ce n’est plus du design qui simule le web : c’est du design qui parle le langage du web.
Self-hosting : installation et options de déploiement
C’est probablement l’argument le plus fort de Penpot pour les structures soucieuses de leur souveraineté numérique. L’outil peut être déployé en self-hosting via Docker, ce qui simplifie considérablement l’installation, même sans infrastructure complexe.

La procédure standard repose sur Docker Compose : quelques fichiers de configuration, une variable d’environnement pour définir l’URL de votre instance, et Penpot tourne sur votre propre serveur. La documentation officielle est claire, régulièrement mise à jour, et la communauté sur GitHub et Discord répond rapidement aux questions techniques.
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Il existe aussi une version cloud hébergée par Kaleidos sur penpot.app, idéale pour tester l’outil sans infrastructure. Cette option reste gratuite pour un usage individuel, avec des plans payants pour les fonctionnalités d’équipe avancées.
Tarifs, limites et points de vigilance
Sur le plan tarifaire, Penpot est gratuit dans sa version self-hosted, sans aucune limitation fonctionnelle. C’est un positionnement fort et cohérent avec les valeurs du projet. Vous hébergez, vous contrôlez, vous utilisez sans contrainte.
Il faut néanmoins être honnête sur les limites actuelles. La gestion des plugins est encore bien moins développée que l’écosystème Figma. Certaines fonctionnalités avancées – variables de design complexes, interactions conditionnelles dans les prototypes – sont encore en cours d’implémentation. Les performances peuvent aussi montrer des signes de faiblesse sur des fichiers très lourds contenant des centaines de composants.
Ce sont des points de vigilance réels, pas des défauts rédhibitoires. Mais ils méritent d’être anticipés avant de basculer une équipe entière.
Les autres alternatives open source à connaître
Lunacy : l’alternative desktop multiplateforme
Lunacy est développé par Icons8 et se présente comme un éditeur de design graphique disponible sur Windows, macOS et Linux, ce qui le rend particulièrement intéressant pour les équipes hétérogènes. Il est compatible avec le format Sketch (.sketch), ce qui facilite l’import de fichiers existants.
L’outil intègre nativement une bibliothèque d’icônes, de photos et d’illustrations accessibles directement depuis l’interface. Cela vous permet de gagner un temps appréciable lors des phases d’idéation ou de maquettage rapide.
Un bémol important : Lunacy n’est pas totalement open source au sens strict. Le code source n’est pas entièrement public. C’est un logiciel gratuit, ce qui est différent. Pour les structures qui exigent une transparence totale du code, ce point doit être pris en compte.
Quant-UX et Wireflow : prototypage et user flows
Quant-UX est un outil open source focalisé sur le prototypage interactif et les tests utilisateurs. Il permet de créer des prototypes cliquables, de définir des interactions complexes, et surtout de conduire des sessions de test directement dans l’outil. Les résultats sont restitués sous forme de heatmaps et de rapports d’utilisation.
Cela vous permet d’intégrer l’UX research directement à votre processus de design, sans jongler entre plusieurs outils.
Wireflow se positionne sur un créneau plus spécifique : la création de user flows et de diagrammes de flux. Open source et utilisable directement en ligne sans installation, il est particulièrement adapté pour documenter les parcours utilisateurs ou préparer des ateliers de cadrage. Ce n’est pas un outil de design à proprement parler, mais un complément utile dans un workflow UX complet.
Pencil Project : wireframing léger
Pencil Project est l’un des outils open source les plus anciens de l’écosystème. Disponible sous forme d’application desktop ou d’extension Firefox, il se concentre sur le wireframing bas niveau et la création de maquettes fonctionnelles.
Son interface est plus datée que celle de Penpot ou Figma, et ses capacités de collaboration sont quasi inexistantes. Mais pour un designer qui travaille seul et a besoin d’un outil léger pour esquisser rapidement une architecture d’interface, Pencil Project remplit son rôle avec une simplicité désarmante. Il ne conviendra pas aux équipes cherchant une solution complète – mais reste une option valable pour des besoins très ciblés.
Comparatif et choix selon votre profil
Tableau comparatif des fonctionnalités principales
| Outil | Open source | Self-hosting | Collaboration | Prototypage | Handoff dev | Multiplateforme | Gratuit |
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Penpot | ✅ Oui (MPL 2.0) | ✅ Oui (Docker) | ✅ Temps réel | ✅ Oui | ✅ Oui | ✅ Web | ✅ Oui |
| Lunacy | ⚠️ Partiel | ❌ Non | ⚠️ Limité | ✅ Oui | ⚠️ Partiel | ✅ Win/Mac/Linux | ✅ Oui |
| Quant-UX | ✅ Oui | ✅ Oui | ⚠️ Limité | ✅ Oui | ❌ Non | ✅ Web | ✅ Oui |
| Wireflow | ✅ Oui | ⚠️ Partiel | ❌ Non | ❌ Non | ❌ Non | ✅ Web | ✅ Oui |
| Pencil Project | ✅ Oui | ✅ Oui | ❌ Non | ⚠️ Basique | ❌ Non | ✅ Win/Mac/Linux | ✅ Oui |
| Figma (référence) | ❌ Non | ❌ Non | ✅ Temps réel | ✅ Avancé | ✅ Oui | ✅ Web/Desktop | ⚠️ Limité |
Quel outil selon vos besoins et votre contexte ?
Le choix d’un outil ne peut pas se réduire à un tableau. Il dépend de votre contexte, de la taille de votre équipe, de vos contraintes techniques et de vos priorités.
Équipe UI/UX cherchant une alternative complète à Figma → Penpot est sans aucun doute le choix le plus pertinent. Il couvre l’essentiel du workflow – conception, prototypage, handoff – avec une vraie maturité produit et une communauté dynamique. Le self-hosting via Docker le rend accessible même sans expertise DevOps poussée.
Environnement Linux ou équipe mixte (Windows, macOS, Linux) → Lunacy mérite d’être évalué pour sa compatibilité native et sa richesse en ressources intégrées. Sa nature semi-propriétaire reste un point de vigilance.

Activité intégrant des tests utilisateurs et de l’UX research → Quant-UX peut parfaitement compléter Penpot dans votre stack, chacun adressant une phase distincte du processus de design.
Débutants ou besoins ponctuels de wireframing → Pencil Project ou Wireflow offrent une entrée en matière sans friction, sans installation lourde et sans courbe d’apprentissage intimidante.
Migrer de Figma vers une solution open source
Exporter, importer et adapter son workflow
La migration est souvent ce qui freine le plus les équipes. La question du format de fichier est centrale : Figma exporte ses designs en .fig, un format propriétaire que Penpot ne lit pas nativement. Il existe néanmoins des solutions intermédiaires – l’export en SVG depuis Figma est reconnu par Penpot, même si certains éléments complexes perdent une partie de leur structure à l’import.
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Des outils tiers et scripts communautaires commencent à émerger pour faciliter cette conversion. Mais la vérité est que la migration parfaite n’existe pas.
En pratique, je recommande de ne pas chercher à transposer l’intégralité de vos fichiers existants d’un coup. Profitez plutôt de la migration pour retravailler votre système de design, repartir sur des bases propres et construire vos bibliothèques de composants nativement dans le nouvel outil. La transition est généralement bien accueillie par les équipes de développement dès lors qu’elle est accompagnée d’une présentation de l’interface d’inspection de Penpot.
Onboarding équipe, risques et bonnes pratiques
Migrer un outil de design dans une équipe n’est pas qu’une opération technique. C’est un changement d’outil de travail quotidien, avec tout ce que cela implique en termes de résistance au changement et de baisse temporaire de productivité. Anticiper ces résistances, c’est déjà les réduire.
Je préconise une approche en trois phases :
- Phase 1 — Exploration : deux à trois designers testent Penpot en parallèle de Figma sur un projet non critique pendant deux à quatre semaines.
- Phase 2 — Pilote : un projet complet est conduit intégralement sur le nouvel outil, avec retour d’expérience documenté.
- Phase 3 — Bascule : les nouveaux projets démarrent sur Penpot, les projets existants restent sur Figma jusqu’à leur clôture naturelle.
Cette approche permet de limiter les risques opérationnels tout en formant progressivement l’équipe. Elle évite aussi le syndrome du « big bang », où tout le monde bascule d’un coup et où les problèmes s’accumulent sans ressources pour les absorber.
Sur le plan technique, veillez à documenter votre processus de déploiement self-hosted dès le départ : notes de configuration, procédures de sauvegarde, politique de mise à jour. Penpot publie régulièrement de nouvelles versions avec des changements parfois significatifs – maintenir une instance à jour demande un minimum de rigueur opérationnelle.
Le risque principal n’est pas d’ordre fonctionnel. Penpot est aujourd’hui suffisamment mature pour couvrir la grande majorité des cas d’usage professionnels. Le risque est humain : une équipe mal accompagnée, des attentes mal calibrées, ou une migration précipitée peuvent transformer une décision stratégiquement solide en source de friction quotidienne. Prendre le temps de bien faire les choses, c’est s’assurer que la transition tient dans la durée.






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